Marie-Louise Mumbu: ”L’écriture est une thérapie et une urgence pour continuer de vivre”

Afro-féministe, Marie Louise est est détentrice d’un diplôme d’études supérieures en Communication et Journalisme. Écrivaine et dramaturge, elle est l’auteure de ”Samantha à Kinshasa”, un roman publié en 2008 aux éditions ”Le Cri”, et réédité à Montréal en février 2015 aux éditions ”Recto Verso”. Pour les lecteurs d’Afrimpact Magazine, elle se confie à Thynna Ngangura, auteure de ”L’île des oubliées”.

Il y a quelques années, tu as publié un roman fantastique intitulé “Samantha à Kinshasa”.

Peux-tu nous en parler?

Samantha est un ras-le-bol, une envie de partir, un désir de mieux vivre et de mieux-être que ressent la plupart des congolais kinois. Samantha est une jeune fille dans la trentaine, à qui j’ai prêté ma profession – journaliste et ma tranche d’âge de l’époque – la trentaine – pour raconter un peu ce Kinshasa, capitale du Congo Démocratique. Au-delà de Samantha, le roman raconte une ville, ses logiques de vie, ses réalités, sa population, ses quartiers, les gens…À ceux qui trouvent que je me disperse trop, je dis que le journalisme et les rencontres nourrissent mon écriture. À Samantha, j’ai prêté mon métier (celui de journaliste) parce qu’elle ne pouvait pas être femme au foyer et décrire ce qui se passe dans les boites de nuit ! Il fallait que ce soit quelqu’un qui puisse rencontrer tout le monde à n’importe quel moment. Il fallait qu’elle ait mon âge aussi, pour que je puisse la décrire correctement. Mes personnages sont toujours féminins parce que c’est plus facile pour moi d’être dans la peau d’une femme. Mais je me prépare à écrire quelque chose bientôt… mon personnage sera peut-être un animal… qui sait ?

Samantha, c’est l’histoire de la plupart des congolais parce que c’est le rêve de partir ; on pense qu’ailleurs ce sera mieux. Mais à la fin de ”Samantha”, au bout de la centaine de pages, quand elle atterrit après six heures de vol et qu’elle s’est remémoré tout ce qu’elle a vécu, tout ce qu’elle a laissé derrière elle à Kinshasa : les pillages, les coupures d’électricité, la fête, les amis, etc., elle se demande : « est-ce que j’ai bien fait de partir ? » Ça arrive souvent quand on est partis qu’à un moment on se demande : « est-ce que j’ai bien fait ? »

As-tu donné une réponse à cette question depuis?

Aujourd’hui, et dans mon cas, je dirai que c’est bien de partir pour mieux revenir. Contrairement à Samantha, je n’ai pas fui mon pays, je l’ai quitté pour des raisons personnelles et égoïstes, parce que j’étais amoureuse. Je n’ai rien fui du tout, la preuve, j’y suis retournée après trois ans. Mon histoire d’amour, elle, n’a pas fonctionné. À un moment, je me suis demandée si je pouvais rentrer après un sentiment d’échec… Mais oui, dans ma famille on n’est pas dans les quotas et la culpabilisation. On peut aussi ne pas réussir des  fois sans avoir à le vivre comme une malédiction. C’est pour ça qu’on a la capacité de se relever et de recommencer ou continuer, sûr de tout le support nécessaire dans la fratrie. Je suis souvent allée en Europe, me ressourcer en tant qu’auteure, dans des activités artistiques. Ça m’a fait du bien, mais, la vraie réconciliation avec moi-même je l’ai faite quand je suis revenue à Kinshasa. Je pense que parfois il faut partir pour mieux revenir. Ce qui fait que quand je suis retournée au Canada, j’y suis retournée autrement. Sans l’étiquette ”la femme de”… Mais simplement en tant que Moi, une femme exceptionnelle, une identité, une personnalité, une humanité, une destinée. Je suis revenue en tant que résidente canadienne qui a sa place à prendre dans ce pays.

Après la parution du roman, l’histoire de Samantha s’est décollée de son support papier d’origine pour prendre forme multi-dimensionnellement à travers d’autres medias comme la scène de théâtre. Comment cela s’est-il produit?

Quand j’ai commencé à faire du journalisme à Kinshasa, j’étais sûre que je voulais faire de la presse écrite et du journalisme culturel. A cause de ces deux passions qui sont miennes: l’écriture et les arts, j’ai donc évolué et beaucoup traîné dans les milieux et espaces culturels de Kinshasa, de l’Écurie Maloba à la Halle de la Gombe en passant par le théâtre des Béjarts ou les Intrigants… Je me suis donc fait beaucoup de relations, d’amitiés dans ces milieux et quand j’ai traversé de l’écriture journalistique à l’écriture théâtrale, il y avait du monde pour me soutenir, me lire à haute voix et répercuter mes mots un peu partout. C’est dans ce lot que je compte Catherine Boskowitz, Papy Maurice Mbwiti et Philippe Ducros, les 3 metteurs en scènes qui ont chacun avec son œil et son style, théâtralisé et/ou mis en lecture mon « Samantha à Kinshasa » qui est devenu quelque part le leur, à chacun.

Comment décrirais-tu le processus qui se déclenche dans l’esprit de l’écrivain lorsqu’il se sent envahi par l’inspiration d’un récit?

Waouh. Dit comme ça, ça me met dans une posture ou je vais devoir donner une technique d’écriture et je t’avoue que je n’en ai pas. Des techniques, je veux dire. Moi je fonctionne avec l’urgence…de dire, de raconter, de partager. J’ai commencé à écrire beaucoup à la mort de mon père et ça a été très thérapeutique pour moi. C’était une urgence pour continuer de vivre. Je me devais d’extraire ma douleur, et une fois fait je me suis rendue compte qu’en fait je peux aussi, avec les mots, raconter une histoire, commenter un fait, faire rire, partager, etc. C’est là que l’écriture est devenue comme une sorte de moteur en moi, de moyen de, un allié. Et parce que, déclenché avec cette perte de mon père, je suis restée dans la posture de lui raconter tout ce qu’il ne vivra pas, tout ce que je suis devenue, tout ce qui se passe dans la vie et dans le monde, bien entendu, le monde que je peux voir…Mon écriture se nourrit beaucoup de la vie que je vis, des émotions qui me traversent, des expériences connues, vécues et rapportées…

Le goût d’écrire est venu par le goût de lire?

Je lisais tout. Des bandes dessinées : Tintin, Bob et Bobette, Lucky Luke, Gaston La gaffe. Il y avait aussi la Comtesse de Ségur. Ma mère était institutrice. Elle a arrêté de travailler au numéro 2 de mes frères. A l’époque, au Congo, c’était l’homme qui devait ramener l’argent. Ma mère est devenue femme au foyer mais du fait qu’elle était instruite, elle nous aidait pour nos devoirs, et nous lisait des histoires. Elle est très chrétienne, très engagée, elle nous offrait des bandes dessinées des éditions St Paul de Kinshasa, la collection biblique des livres historiques et prophétiques : David, Esther, Moïse, Samson…Il y avait aussi des BD des contes congolais comme Un Croco à Luwozi, Sha Mazulu, Ndata Sangu. Belle époque ! C’était les seules bandes dessinées congolaises. Les histoires de princesses blondes aux yeux bleus à cheval ne retenaient pas autant mon attention. Ma mère nous a transmis comme cela certaines valeurs. Puis comme mon père était souvent retenu en « réunion » comme on disait, je lui laissais des petits mots avec mon journal de classe qu’il devait signer, je lui racontais ma journée ; j’avais toujours besoin de raconter des choses et de prendre des notes. C’est quelque chose qui est resté.

Lorsque tu écris, quels sont les défis, les doutes que tu te sens amenée à relever?

Les défis, je dirais de finir ce que je commence…Et sinon, j’ai peur de plaire à tout le monde. C’est bizarre peut-être mais quand il y a des grincheux, ça me rassure. Je veux dire, ça me fait me dire, yes je suis dans le vrai monde.

Quelle influence le roman a-t-il eu sur tes lecteurs; comment est-il reçu par ton audience?

En fait roman, nouvelle, pièce de théâtre sont des termes très techniques dont le lecteur n’en a rien à faire vraiment. Je parle du lecteur congolais d’abord parce que ”Samantha” lui était destiné en priorité. Les gens connaissaient « Bibish », la journaliste, la sœur de mes frères, la fille de mon quartier – Bandal – ou de mon école – le Lycée Motema Mpiko, etc. Et donc quand Samantha a été publié, les gens l’ont juste achetée sans s’attarder sur la forme, le support. Parce qu’ils connaissaient l’auteure, ils lisaient mes articles dans la presse locale, suivaient certaines lectures de mes précédents textes faites par des comédiens connus aussi des quartiers et milieux… Ceci, s’ajoutant à cela, a donné une belle réception, un bon accueil et une œuvre connue et dont on continue de parler encore aujourd’hui.

Te considères-tu comme une écrivaine engagée ?

Une écrivaine tout court, qui vit son temps, son époque. Un sacré vingt-et-unième siècle ! Une époque où il y a des viols, le pillage des ressources, la pollution, les coupures d’électricité, des problèmes de transport, de scolarisation, d’espace… Et puisque le mot politique, étymologiquement – du grec – c’est la gestion de la cité, alors oui, je parle de la cité, sa gestion et le quotidien des gens. Donc oui, je fais de la politique… Mais qu’on ne vienne pas aussi me demander si c’est dur d’être une écrivaine… Tout ça pour dire que je suis auteure, simplement. Pas besoin de rajouter femme, noire, engagée, hétéro, etc. Je suis une raconteuse d’histoire, un témoignage, je célèbre la vie, la beauté, je résiste, j’existe et je tiens à le dire, simplement…

Et en ce moment précis travailles-tu sur d’autres projets?

Oui bien sûr. Entre autres la réédition du roman ici à Montréal avec un nouvel éditeur… et c’est d’autant plus pertinent pour moi parce que les Amériques – Canada et USA – sont tellement éloignés et déconnectés de la réalité sociale du Congo. Déjà pour eux, ici, je suis une africaine et pour certains je parle africain et alors ils veulent connaître certains plats et certaines coutumes africaines… Donc toute une éducation à faire, et le roman me facilite la tâche en même temps qu’il me permet de faire la conquête, après le Congo, l’Afrique, l’Europe en Belgique et en France surtout, des Amériques, et ça c’est un must pour moi. Je pense de plus en plus aussi à un deuxième roman sur les réalités des femmes immigrantes au quotidien, tant au travail que dans leur couple ou en société… Il y a des choses à dire, franchement, le silence n’est plus de mise ! Il y a aussi la finalisation d’un recueil de nouvelles en mixant aussi toutes celles écrites, non éditées (comme Moi et mon cheveu par exemple) et des récentes. Enfin, je me familiarise de plus en plus avec l’écriture théâtrale…J’ai travaillé sur la mémoire en ateliers d’écriture. D’abord à Kinshasa dans mon ancienne école avec des jeunes filles incroyables. Encore une rencontre extraordinaire… Puis j’ai fait le même atelier à Limoges avec des jeunes enfants lors d’une résidence d’écriture à la Maison des auteurs. J’en ai fait un troisième à Rio au brésil avec des adultes. C’est une série de textes que j’aimerais mettre en voix. J’ai aussi un autre projet qui me tient vraiment à cœur, organiser et animer des ateliers d’écriture à Bukavu. Pas pour demander aux femmes de parler de leurs souffrances mais pour qu’elles me racontent leur quotidien, comment elles passent leur journée, quelle est leur routine. Parce que dans ce pays, mon pays, les gens se taisent trop et sont des bombes à retardement. C’est quelque chose qui me révolte.

Ici, à Montréal, je travaille dans un organisme communautaire, le YWCA (Young Women’s Christian Assocation), très engagé dans la prévention de la violence, le développement des compétences, l’estime de soi, l’autonomie, bref le bien-être des femmes. Ce sont des questions qui m’intéressent. J’ai envie de m’en inspirer pour faire quelque chose à Bukavu et à Goma. Passer du temps entre femmes. Comment s’entraider et être actives dans la société. Faire connaître la réalité vécue, les violences subies, pour que ça cesse un jour.